Résumé du précèdent épisode..
Dans le précèdent article, nous avons vu les début de la musique Jamaïquaine, avec l’émergence des sound-systèmes, l’influence de la musique américaine, en particulier Jazz et Rythm’n’blues. et enfin l’émergence, via l’arrivée de matériel d’enregistrement et de pressage de disques, d’une musique locale.
Nous continuons maintenant notre histoire au point où nous étions arrêté: l’enregistrement de la chanson Oh Carolina et l’apparition d’un nouveau style de musique: le Ska.

- Ska au Go Go
- Album produit en 1967 sur le label Coxsone Records
Ska au Go-Go
Il existe beaucoup d’histoire différentes racontant l’émergence de la musique Ska, à commencer par le terme lui-même. Selon le pianiste Theophilus Beckford [1], le terme dériverait d’un cri, Skavoovie !, poussé par les gens réunis autour de son piano. Coxsone, lui, explique qu’il inventa le terme lorsqu’il essayait d’expliquer à ses musiciens la manière de jouer qu’il attendait d’eux: “Play it ska... ska... ska...”.
Musicalement, d’autre part, le Ska semble émerger dans la manière avec laquelle les artistes de l’époque on renversé l’accompagnement. Alors que dans le rythm’n’blues, le piano accompagnait le mesure en accentuant les premiers et troisième temps, dans le ska, l’accompagnement se fait sur le deuxième et le quatrième temps.
Enfin, et de manière similaire, le nombre chansons candidates au titre de premier ska très longue. Mais une chose est sûre: le ska est une musique qui a été crée collectivement. Elle est le reflet de l’évolution et du contexte historique de l’époque en Jamaïque.
Ainsi, on a vu dans le précèdent article comment l’arrivée de studios d’enregistrement locaux, ainsi que la montée en puissance de la demande, via les sound-systèmes, et en particulier la demande en chansons ayant un son Jamaïquain plutôt qu’Américain avait poussé à l’émergence d’un style de musique local.
Il est, cependant, un autre évènement qu’on ne peux dissocier de l’émergence du Ska: l’indépendance de la Jamaïque, le 6 Août 1962.

- Cérémonie de déclaration d’indépendance
Out of Many, One People
La Jamaïque gagna son autonomie au milieu des années 1940. Dotée d’un gouvernement autonome depuis 1957, ainsi que de deux partis, le PNP, People’s National Party, plutôt à gauche et crée en 1938, et le JLP, Jamaican Labor Party, plutôt conservateur et crée en 1943.
Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, et encore plus avec la démocratisation des postes de radio, le rattachement de la Jamaïque à l’Angleterre devient de plus en plus artificiel, tandis que l’influence culturelle et industrielle des USA se fait de plus en plus sentir.
Ainsi, l’indépendance de la Jamaïque se fait sans beaucoup de remous, et le pays intégre le réseau d’influence britanique, le Commonwealth le soir du 5 Août 1962 après 300 ans de régime colonial.

- Indépendance de la Jamaïque
Ce fut l’occasion de grandes scènes de joie, et dont les artistes ne furent pas en reste, comme témoignent des chansons comme Forward March ou encore Independant Jamaïca.
Il est indéniable, de plus, que le sentiment montant d’identité nationale a joué dans l’émergence d’une musique locale et populaire. Cette musique sera incarnée par le Ska, qui réunira dans un tempo infernal et festif, les masses populaires festoyant pendant la période de l’indépendance du pays.

- Derrick Morgan - Forward March
- Pochette du single
Un nouvelle génération
La montée en puissance du Ska au cours des années 1960 est aussi l’occasion de changements de personnes. On a vu précédemment comment les producteurs en place, Coxsone et Duke Reid en particulier, ainsi que les animateurs de radio, avaient une mauvaise image de la musique populaire. Ainsi, ces derniers ne suivront pas immédiatement le mouvement, laissant le champ libre à de nouvelles têtes.
Prince Buster
Prince Buster, dont nous avons vu les affinités avec la musique populaire dans le précédent article, aura ainsi l’occasion de rendre son sound-système, The Voice of the People célèbre, et produira des titres parmi les plus mémorables de l’époque Ska, comme Al Capone ou encore Judge Dread.
Prince Buster sera d’ailleurs une influence déterminante lors de revival Ska des années 80 en Angleterre, le Two-tone ska. Il influencera en particulier The Specials ainsi que groupe Madness, baptisé d’après un titre de Prince Buster et dont le tube One Step Beyond est un autre titre de Prince Buster.

- Le Sound de Prince Buster
- Danse Ska en extérieur sur Orange Street aka Beat Street
Les Skatalites et la Alpha Boys School
En plus de Prince Buster, d’autres musiciens font leur apparition au cours des années 60. En particulier une série de musiciens issus de la Alpha Boys School. Cette école de Kingston s’occupe alors des enfants à problèmes et est connue pour avoir formé énormément de musiciens qui ont marqué la production musicale Jamaïquaine, comme Thommy McCook, Vin Gordon, Bobby Ellis, Rico Rodriguez, ou encore Don Drummond.
Tenue par des religieuses, l’école dispensait des cours de musique, théorie musicale, composition et arrangement ainsi que pratique d’un instrument. On dit aussi que la participation à la fanfare de l’école permettait d’éviter les corvées, d’où une forte fréquentation !
L’apport musical de la Alpha Boys School au Ska est immense. En effet, alors que jusqu’à présent la plupart des cuivres étaient formés par l’armée, et donc jouaient avec des accents de marche militaire, les musiciens de la Alpha Boys School sont formés au classique et au Jazz, donnant une connotation bien plus souple et improvisée au Ska alors naissant.

- Alpha Boys’ School: Music in Education
De ces musiciens naît le groupe le plus populaire de l’époque Ska en Jamaïque, les Skatalites. Composé de Lloyd Brevette (basse), Lloyd Knibb (batterie), Jackie Mitoo (clavier), Tommy McCook (saxophone ténor, soliste), Roland Alphonso et Lester Sterling (saxophone, Don Drummond (trombone), Johnny Moore et Ba Ba Brooks (trompette), Jah Jerry et Harold Moore (guitare), et enfin Lord Tanamo et Tony DaCosta (chant).
Formé en 1963, dans les studio de Brentford Road, tous juste achetés par Coxsone et baptisé Studio One, les Skatalites vont devenir le groupe de référence de la période Ska, accompagnant la plupart des artistes en vogue, travaillant pour tous les grands producteurs et signant des titres mémorables comme Guns of Navarone, Ball of Fire ou encore Cleopatra Rock, composé par Don Drummond.

- Les Skatalites et Coxsone
- En partant de la gauche, (1) Lloyd Brevett, (2) Clement "Coxsone" Dodd, (3) Roland Alphonso, (4) Johnny "Dizzy" Moore
Don Drummond
Parmi les musiciens des Skatalites, l’histoire de Don Drummond est celle qui attire le plus souvent l’attention. Doté d’un grand talent, il est crédité comme le meneur des Skatalites. Rédigeant les partitions et arrangements des musiciens, il tenait les séances de répétition et d’enregistrement d’une main de fer.
De plus, le talent de Don Drummond est de ressentir fortement la musique, de savoir diriger et orienter le travail des musiciens afin de sculpter une ambiance et un son. Nationaliste noir et Rasta, Don Drummond veut ainsi créer une musique spirituelle connectée à l’âme de l’afrique.
Cependant, avec la pression de son travail, ainsi que l’état des relations sociales en Jamaïque, en particulier du mépris des classes moyennes et aisées pour la musique populaire et plus généralement les classes pauvres, Don Drummond développe une haine pathologie des Blancs.
Pour un artiste, passer sa vie à être payé au cachet pour parodier de la musique pour touriste dans les clubs branchés, et voir son oeuvre principale musicale méprisée est très pénible. Pour Don Drummond, cela confina alors à la schizoprénie. On raconte l’avoir vu marcher dans la rue souriant béatement aux Noirs puis crachant sur les Blancs.

- Don Drummond
Ainsi, allant de mal en pis, le lendemain du jour de l’an 1965, Don Drummond se rend de lui même au commissariat de Kingston. Il a, le matin précèdent, poignardé à mort sa concubine pour des raisons qui n’ont jamais été éclaircies. Il est alors interné à l’asile psychiatrique de Bellevue où il meurt 4 ans plus tard dans des conditions controversées.
Le départ de Don Drummond, moteur des Skatalites, va alors rapidement faire éclater le groupe. Un de ses trombone, nettoyé et entretenu ,est encore en exposition permanente dans le bâtiment musical de la Alpha Boys School en hommage au grand talent de l’artiste.

- The Wailing Wailers & Beverly Kelso
The Wailing Wailers
Un autre groupe qui fait son apparition à la fin des années 60, et qui fera par la suite beaucoup parler de lui, est composé de Robert Marley,Winston McIntosh et Neville Livingston, ainsi que, initialement, de Franklin Braithwaite au lead vocal, et Beverley Kelso.
Présenté à Coxsone par Joe Higgs, celui-ci enregistre alors leur composition Simmer Down, un ska authentique traitant des Rude Boys, les types excités des soirées, leur conseillant de se calmer.
Le titre est un énorme succès au sound de Coxsone le soir même de son enregistrement. Ils enchaînent alors une période d’enregistrement studio avec les Skatalites, enregistrant une trentaines de titres.
The Midnight Hour
Cependant la musique Ska connaît aussi quelque revers. Tout d’abord l’enthousiasme soulevé par l’indépendance finit par retomber. Le miracle économique annoncé n’a pas eu lieu et, finalement, l’autonomie n’aura eu de sens que pour les classes moyennes et riches. Du point de vue des couches les plus pauvres de la population, l’indépendance n’a pas vraiment apporté d’amélioration de leurs conditions de vie et le désenchantement est fort.
Un autre problème se pose assez vite avec le Ska. Au fur et à mesure que le tempo de la musique augmente, les soirées sont de plus en plus endiablées, et les danseurs on peine à suivre. Ainsi se met petit à petit en place une tradition de la Midnight Hour, pendant laquelle les DJs passent des disques au tempo ralentit, permettant à la foule de se reposer et aux plus vieux de danser.
Enfin, l’influence américaine, bien que moins sensible qu’avant le Ska, est toujours présente. Or, aux Etats-Unis, un nouveau genre musical commence à faire son apparition: la Soul Music.

- The Impressions - Big Sixteen
Ainsi, la demande pour des titres ralentissant le tempo se fait de plus en plus sentir et les sound-systems enregistrent alors des chansons dont les arrangements changent en ralentissant.
Faisant redescendre le tempo, et utilisant les nouveaux instruments électriques, en particulier la basse électrique qui remplace à cette époque petit à petit la contrebasse, les musiciens font alors évoluer leur musique.
L’accompagnement est plus léger, et la basse, au lieu de se contenter de frapper la mesure avec la batterie, se met à jouer en syncope, à laisser des moments importants de silence.
Cela a alors pour effet d’ouvrir la place à de nouvelles parties instrumentales et vocales, et le chant reprend alors une place plus prépondérante.
De plus, la structure de chant évolue depuis un groupe de chanteurs vers de plus petites structures, deux ou trois chanteurs, laissant plus de place aux harmonies, suivant ainsi exactement le même mouvement que la Soul Music vis-à-vis du Rythmn’n’Blues.
Enfin, dans la plus grande tradition Jamaïquaine, les titres en vogue de la Soul des années 60 sont scrutés par les sound-système et tout morceau ayant un minimun de potentiel est alors immédiatement repris. [2]
Do the Rock Steady !
Ainsi, la conclusion de ces changements abouti à l’émergence d’un nouveau style de musique qui succédera au Ska à la fin des années 60. Caractérisé par un tempo bien plus lent et des instrumentations syncopées, ce genre de musique fera les grandes heures de Duke Reid, qui était resté passablement à la traîne des années Ska et produira des titres monumentaux qui méritent encore de nous jours une bien plus importante reconnaissance.
Cette histoire sera cependant pour le prochain article et je vous laisse donc en attente avec, fort à propos, un hit monumental du Rocksteady, histoire de vous mettre l’eau à la bouche !
Références
- Cet article, comme le précèdent, se base sur le livre Bass Culture, écrit par Lloyd Bradley et édité, en Français, par les édition Allia.
- Il existe une très bonne compilation des morceaux ayant marqué l’histoire de la musique Jamaïquaine, intitulée The Story of Jamaican Music: Tougher Than Tough, publiée sur le label Mango.
- Une très bonne compilation des années ska à Studio One des Wailers a été publiée sous le titre Destiny: Rare Ska Sides From Studio One, sur le label Heartbeat.
- Il existe un grand nombre d’enregistrements Prince Buster réédités en CD, dont en particulier le fameux album Fabulous Greatest Hits édité entre-autre sur le label Next music.
- Les Skatalites connaissent depuis la fin des années 90 une belle carrière revival, enchaînant enregistrements et tournées. Les concerts sont toujours d’une grande qualité, et bien que tous les membres d’origine ne soient plus présent, certains en particulier étant décédés, la musique jouée en concert vaut franchement le détour.
- Pour les enregistrements d’époque des Skatalites, on peux citer, par exemple, Guns of Navarone: The Best of the Skatalites, sur le label mythique Trojan Records.
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